14 juillet 1969 : un autre Tour de France à Aurillac
Pour patienter, dans l’attente de la prochaine étape 100 % cantalienne du Tour de France cycliste, les Archives du Cantal vous présentent ce mois-ci un document relatif à un tout autre Tour de France, qui lui aussi fit étape à Aurillac un 14 juillet. Il s’agit d’une plaquette de présentation du 17e Tour de France aérien organisé par la Fédération française de vol à moteur du 10 au 19 juillet 1969. Cette archive est conservée au sein d’un petit dossier documentaire du fonds Albert Tourette traitant de l’aéro-club du Cantal et du Tour de France aérien. Albert Tourette (1925-1992), correspondant, journaliste et chef d'agence de La Montagne à Aurillac jusqu'en 1979, a constitué tout au long de sa carrière de riches dossiers documentaires, soigneusement ordonnés et aux thématiques multiples : histoire locale, célébrations et commémorations historiques, manifestations culturelles, activité économique et politique. Ces dossiers, par leur grande variété, peuvent rendre de bons services à ceux qui sont à la recherche d'un renseignement ponctuel ou d'une statistique d'ensemble sur le territoire cantalien.
En ce 14 juillet 1969, une cinquantaine d’équipages aériens sont attendus à Aurillac. Dans le cadre des réjouissances de la fête nationale, la municipalité aurillacoise et l’Aéro-club du Cantal reçoivent les concurrents du Tour de France aérien des jeunes pilotes qui font étape à Aurillac du 14 au 16 juillet, en provenance de Lons-le-Saunier. L’arrivée doit avoir lieu à l’aérodrome de Tronquières de 15 heures à 16 heures. Comme son nom l’indique, cette épreuve est réservée aux jeunes pilotes, de moins de 21 ans pour les hommes et de moins de 24 ans pour les femmes. L’organisateur présente le Tour comme « la fête des jeunes pilotes » : « Dans tous les clubs, les moins de 21 ans espèrent faire un jour cette grande promenade de près de 3000 kilomètres… La sélection est sévère. Désignés par leur aéroclub, les concurrents ont été choisis de préférence parmi les jeunes pilotes ayant participé aux Circuits Régionaux Aériens ». Il s’agit d’une « leçon de voyage aérien » : ni compétition, ni course, le Tour est une épreuve éducative. L’objectif affiché en préambule du règlement général est de «parfaire la formation des jeunes pilotes des Aéro-clubs en leur permettant un entraînement varié à la navigation aérienne et au tourisme. Il constitue la meilleure propagande possible en faveur des Aéro-clubs en attirant l’attention des jeunes et du grand public sur les possibilités de l’aviation légère ». Les jeunes pilotes sont accompagnés à bord de leur appareil par « un ange gardien », pilote confirmé chargé uniquement de veiller sur leur sécurité. Un commissaire, assisté d’un ingénieur météorologue, leur expliquent avant chaque étape, comment faire l’approche et l’atterrissage sur le prochain aérodrome. La tenue du journal de navigation est notée, ainsi que la présentation et l’entretien de l’avion.
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L'équipage aurillacois : Michel Soler et André Madéore (31 NUM 20382) |
47 jeunes garçons et 5 jeunes filles (de 17 à 21 ans) prennent ainsi part à ce 17e Tour de France, dont un équipage aurillacois composé de Michel Soler, âgé de moins de 20 ans, accompagné d’André Madéore, 23 ans, pilote professionnel et instructeur agréé. Le Cantal et son Aéro-club sont bien représentés dans ce Tour de France puisque le commissaire général en charge de l’évènement, Jean-Michel Vernhes, est lui aussi cantalien. Natif de Mauriac, il obtient son diplôme d’ingénieur après des études au lycée Emile-Duclaux et se passionne pour l’aviation. Il devient administrateur de nombreuses sociétés et crée un atelier de mise au point de matériel spécifique à l’aéronautique de tourisme. Membre actif de l’Aéro-club du Cantal, il devient commissaire général du Tour de France aérien et choisit l’aérodrome de Tronquières pour être étape de cette compétition. Aurillac et le Cantal ont ainsi la part belle dans ce 17e Tour de France aérien avec trois jours de présence sur les huit jours de compétition.
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Les avions sur l'aérodrome de Tronquières (31 NUM 20395) |
Les concurrents s’élancent le samedi 12 juillet depuis Orléans en direction de Thionville pour une première étape de 358 km. Le 13 juillet ils effectuent le trajet Thionville – Lons-le-Saunier, avant la troisième étape du 14 juillet entre Lons-le-Saunier et Aurillac. Le lundi 14 juillet à partir de 16 heures, les 53 appareils restants, après l’abandon de l’équipage vichyssois sur accident mécanique, se posent sur l’aérodrome de Tronquières sous un soleil radieux : « En ce jour férié, les Aurillacois et Aurillacoises s’étaient rendus très nombreux sur l’aérodrome pour suivre les évolutions des gracieux appareils et apprécier les techniques d’atterrissage. Ils ont pu se rendre compte à la fois de la maîtrise des jeunes pilotes dont l’âge moyen est de 18-19 ans, et aussi de la parfaite organisation qui assure le déroulement de cette épreuve dans les meilleures conditions de sécurité. C’est ainsi que du sol on pouvait suivre les conseils donnés par radio aux concurrents qui, au moment où ils touchaient le sol, étaient salués par haut-parleurs, au nom de l’Aéro-club du Cantal. C’est M. Jean Descombels qui était chargé de présenter ces vœux amicaux de bienvenue et qui, d’autre part, précisait pour chaque appareil son type, le club auquel il appartient ; ainsi que les noms du pilote et de son accompagnateur »1 . C’est le jeune Patrick Fort, des Ailes du Maine, qui remporte cette étape dont le classement a été établi d’après l’examen théorique de technique du vol qui s’est déroulé avant le départ à Orléans. Il est de même en tête du classement général, après les trois premières épreuves : météorologie, navigation et technique de pilotage.
Pour la première fois depuis huit ans, au cours de ce Tour de France aérien, a été prévue une journée de repos. C’est ainsi que le mardi 15 juillet, les participants découvrent le Cantal au cours d’une excursion en car entre le Lioran, le Plomb du Cantal et le lac de Saint-Etienne-Cantalès. Ils repartent en fin de matinée, le mercredi 16 juillet, pour la plus longue étape, plus de 600 km, en direction de Dax.
Cote ADC :13 J 11
Texte rédigé par Nicolas Laparra
1 Journal La Montagne du 15 juillet 1969 (cote ADC : 90 JOUR 176)
Plaquette de présentation du 17e Tour de France aérien (1.7 Mo)

"Priser, fumer, chiquer": éloge poétique du tabac au XIXème siècle
Longtemps passé inaperçu au sein de la bibliothèque des Archives du Cantal, se cachait un petit livret au titre intriguant : « La Tabacoïde ». Il s’agit d’un poème de onze pages, composé en 1830, par un certain Guignolet-Pancrace Fusin. Nous ne savons presque rien de cet auteur qui se présente comme tabacophile et débitant de tabac, et œuvrant très certainement sous un pseudonyme. Le texte a été imprimé et publié par Auguste Veysset, imprimeur-libraire à Clermont-Ferrand. De plus, l’auteur évoque la rivière Allier dans une strophe de son poème. Il est donc fort possible qu’il s’agisse d’un buraliste de la région de Clermont-Ferrand. Ce poème semble toutefois être la seule œuvre connue de cet auteur tant aux Archives du Cantal qu’à la Bibliothèque nationale de France[1]. En tout état de cause, c’est un lettré cultivé dont le texte regorge de références littéraires et historiques.
Dans une facétieuse postface, l’auteur s’adresse directement au lecteur, se permettant même le tutoiement : « De tous mes titres, le seul sur lequel je veux te faire quelques ouvertures, c’est celui de débitant de tabac. Si ma Tabacoïde t’a fait rire, il est juste que tu viennes t’approvisionner chez moi du végétal que j’ai chanté ; si au contraire elle t’a fait bailler, viens encore mettre à contribution ma boutique, car tout le monde sait que le tabac est un excellent spécifique conte le sommeil et l’ennui ». En bon vendeur, les intentions du poète à travers cette ode au tabac, ne sont pas tout à fait innocentes. Car il s’agit bien d’un texte à la gloire du tabac puisque que comme le clame l’auteur dès la première de couverture : « A contenter ses goûts chacun peut s’appliquer ; Le mien est de priser, de fumer, de chiquer ». En 1830, lorsque Fusin écrit ces lignes, le tabac, présent en France depuis près de trois siècles, est un produit très populaire dont la consommation augmente fortement.
Dans les premières strophes, le poète revient sur l’histoire du tabac dont il attribue la paternité de l’introduction en France à Jean Nicot : « Nous te devons, Nicot ce trésor exotique, Qui naquit sous le ciel de la belle Amérique ; Et par Thevet, jaloux de ta célébrité, Cet honneur à ton nom fut en vain disputé ». On considère cependant aujourd’hui que c’est le père André Thevet, de l’ordre des Cordeliers, qui le premier aurait introduit le tabac en France en 1556. Tandis que Jean Nicot, ambassadeur de France au Portugal, n’envoya ses premières feuilles de tabac à Catherine de Médicis qu’en 1560. Cette nouvelle plante, originaire d’Amérique, prit alors le nom d’Herbe à Nicot ou d’Herbe à la Reine. Elle permit de soulager les migraines persistantes de la régente et se fit ainsi une réputation de médicament efficace. La médecine du XVIe siècle est encore dominée par la théorie des humeurs développée par Hippocrate. Les médecins pensent alors que la fumée du tabac permet d’assécher les humeurs froides et humides du corps humain. Ils préconisent son usage dans de nombreuses maladies, et le tabac, jugé bénéfique pour la santé, devient une nouvelle substance de la pharmacopée.
La consommation du tabac se développe peu à peu aux XVIIe et XVIIIe siècles, sous ses différentes formes, tantôt chiqué, prisé ou fumé. Toutefois, comme s’en fait écho l’auteur, le tabac eut aussi très tôt ses détracteurs : « De l’art pharmaceutique ingrédient chéri, Le tabac infusé, pulvérisé, pétri, Devint chez nous l’objet d’un examen sévère, Et dans la faculté bientôt régna la guerre ; De pédants diplômés un empirique essaim, Se ruait, affectant un superbe dédain : Sur lui ces routiniers s’acharnent avec rage, De sa feuille partout proscrivirent l’usage ». En effet, dès la fin du XVIe siècle, certains médecins le considère comme un poison qu’ils qualifient « d’herbe violente ». « Mais c’est peu : l’on a vu de puissants potentats, Jadis le prohiber au sein de leurs états […] Nous savons qu’à Stuart il était en horreur ». Guignolet-Pancrace Fusin, en fin connaisseur de l’histoire du tabac, se réfère ici au visionnaire Jacques Ier, roi d’Angleterre, qui en 1604 réprouve cette nouvelle habitude « répugnante pour l’œil, détestable pour le nez, dangereuse pour le cerveau, redoutable pour les poumons »[2]. Quelques années avant l’écriture de ce poème, en 1809, le chimiste français, Louis-Nicolas Vauquelin découvre la nicotine, substance toxique présente dans le tabac, que l’on soupçonne déjà d’être à l’origine du mécanisme de la dépendance. Et en 1821, le Dictionnaire des sciences médicales recommande d’en limiter l’usage.
S’il n’ignore pas ces prescriptions et oppositions qu’il ne passe pas sous silence, notre poète n’en a cure : « Détournons notre regard de ces tristes images ; un tableau plus riant réclame nos hommages : Que notre œil fatigué fixe un plus doux objet. Entrons pour un moment dans cet estaminet : Voyez-vous, à travers une épaisse fumée, Entre ces murs noircis, cette foule animée ? […] J’en fais serment par toi, pipe que j’ai choisie ! Je veux priser, fumer, chiquer toute ma vie. C’est de tous les plaisirs le seul pur, le seul vrai. Et quel autre au tabac peut être préféré ? […] A contenter leurs goûts laissons-les s’appliquer : Chacun son plaisir ; le mien est de chiquer, De porter dans ma poche et pipe et tabatière, De fumer le tabac, de le prendre en poussière ». Et de conclure, non sans humour et grandiloquence, par ces vers : « Et pourrais-je sans lui compter quelques beaux jours ? De mon humble existence il embellit le cours ; Qu’il soit pour tous mes maux le meilleur spécifique ! Que ma dernière dent tombe dans une chique, Et que mon cher brulot, sur mon lit de douleur, De mon denier soupir exhale la vapeur ».
Cote ADC : A BIB 1024
Texte rédigé par Nicolas Laparra
[1] Notice bibliographique de la BNF : https://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb30471454s
[2] Tabagisme et antitabagisme en France au XIXe siècle par Didier Nourrisson, dans Histoire, économie et société, 1988

I
Prisonniers de guerre évadés à Aurillac
(14 août 1916)
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Le document présenté en ce mois d’avril est l’occasion de mettre en avant une collection de photographies qui vient d’être inventoriée, numérisée et mise en ligne par les Archives du Cantal. Il s’agit de la sous-série 66 NUM, dite fonds Lionel Combes, ouverte en 2017, et qui s’est accrue de près de 3000 nouvelles images. Cette collection est constituée de photographies collectées et collectionnées par M. Combes, puis prêtées par ses soins aux Archives afin d’être numérisées et ainsi mises à la disposition du public. On y trouve une vingtaine d’albums photos, plusieurs fonds familiaux ou traitant de divers sujets, ainsi que de nombreuses pièces isolées. C’est parmi ces dernières qu’a été extraite la photographie présentée ici.

Elle porte au verso la mention manuscrite « Prisonniers de guerre évadés ramenés par la gendarmerie à Aurillac le 14 août 1916 ». C’est un cliché très rare, presque unique, attestant de la présence de prisonniers de guerre dans le Cantal lors de la Première Guerre mondiale. On peut y voir trois prisonniers en uniforme, entourés de gendarmes français, devant l’entrée de la caserne de gendarmerie d’Aurillac, alors située dans une aile de l’actuel palais de justice.
Le premier convoi de prisonniers allemands arrive à Aurillac dès les 21 août 1914, soit moins de trois semaines après la mobilisation générale[1] : « Cet après-midi à 2 h 30, 340 prisonniers allemands sont arrivés en gare d’Aurillac. La nouvelle de leur arrivée s’était vite répandue en ville, et dès 1 h 30 une foule énorme, tout Aurillac pourrait on dire, se massait dans la cour et sur l’avenue de la Gare. […] Au moment où les prisonniers franchissent la barrière qui sépare l’octroi du buffet, des cris s’élèvent : « Hou ! Hou ! A bas la Prusse ! » Cette manifestation que nous ne craignons pas de désapprouver est de courte durée. Il est regrettable que des Français ne sachent pas maîtriser un ressentiment qui, pour être explicable, n’en est pas moins déplacé. De nombreux prisonniers étaient en effet blessés. Tous étaient désarmés et vaincus. Parmi eux se trouvaient quelques-uns de nos frères d’Alsace et de Lorraine […] Ce sont là des ennemis sans doute, mais des ennemis vaincus [...] Sur tout le parcours (de la rue de la Gare à la place Saint-Géraud), les curieux sont nombreux, les commentaires animés, mais pas un cri n’est proféré. On se contente de regarder les uniformes gris des prisonniers. La plupart d’entre eux sont coiffés de casquettes ou de chapeaux. D’autres ont de simples bonnets gris, mais à la grande déception du public, on n’aperçoit pas de casque à pointe »[2].
A l’été 1916, ce contingent de prisonniers augmente fortement. L’Avenir du Cantal en fait écho dans son édition du 12 juillet 1916 : « Nous avons dit que 450 prisonniers austro-boches étaient arrivés samedi matin et avaient été casernés aux Baraquements. […] Ils viennent dans le Cantal sur la demande de M. Hélitas, préfet du Cantal, pour être mis à la disposition des agriculteurs de notre département. […] Cela fait 573 prisonniers nouveaux qui ajoutés aux 172 déjà internés à Aurillac forment un total de 745 prisonniers austro-boches »[3]. Difficile de savoir avec certitude, si les trois prisonniers photographiés le 14 août devant la gendarmerie d’Aurillac étaient parmi ces nouveaux arrivants, même si cela semble fort probable. Ce cliché est en effet la seule trace directe de cette évasion conservée aux Archives. Les prisonniers aurillacois semblent bien traités, dans la mesure où s’ils sont certes contraints de travailler, ils bénéficient des mêmes horaires que les ouvriers civils et sont rémunérés pour leur ouvrage. Le 16 mars 1916, deux officiers de l’armée suisse sont envoyés à Aurillac inspecter les dépôts de prisonniers : « ils se sont déclarés satisfaits de leur visite et ont constaté que les boches étaient ici très bien traités[4] ».
Malgré tout, les évasions sont assez fréquentes. C’est ainsi que quelques jours plus tôt, dans la nuit du 4 au 5 août 1916, 10 prisonniers parviennent à tromper la surveillance de leurs gardiens pour s’enfuir. Ils faisaient partie d’un détachement de 25 prisonniers, « pour la plupart des boches qui avaient déjà tenter de s’évader », envoyés à Leucamp pour travailler aux mines de wolfram. « Pour s’échapper, ils avaient pratiqué une ouverture dans le mur de l’immeuble qui leur servait de cantonnement. Ils courent encore ! Les brigades de gendarmerie sont à leur recherche[5] ». Là encore, impossible de savoir si les trois évadés photographiés faisaient partie de ce contingent, on ne peut qu’en faire l’hypothèse. On sait toutefois « qu’ils ont été rattrapés et remis à l’autorité militaire »[6].
Cote ADC : 66 NUM 1492
Texte rédigé par Nicolas Laparra
[1] La vie quotidienne dans le Cantal, Prisonniers. Œuvres (1914-1919) par Germain Pouget, juin 1992 (cote ADC : 8 BIB 1619-5)
[2] Un convoi de prisonniers Allemands est arrivé à Aurillac par Henri Alriq dans Le Cantal Républicain du 22 août 1914 (https://archives.cantal.fr/ark:16075/1eba9de57f6f6942a44e0050568bb1e3.fiche=arko_fiche_5fbfc4772b7e8.moteur=arko_default_5fbfc22f55ae9)
[3] https://archives.cantal.fr/ark:16075/1eba9dd8b1a76304a2930050568bb1e3.fiche=arko_fiche_5fbfc46ad4d40.moteur=arko_default_5fbfc22f55ae9
[4] Le Cantal Républicain du 18 mars 1916 : https://archives.cantal.fr/ark:16075/1eba9da1802567d6bf930050568bb1e3.fiche=arko_fiche_5fbfc466278df.moteur=arko_default_5fbfc22f55ae9
[5] Le Cantal Républicain du 11 août 1916 : https://archives.cantal.fr/ark:16075/1eba9da1bf086f848e7d0050568bb1e3.fiche=arko_fiche_5fbfc466278df.moteur=arko_default_5fbfc22f55ae9
[6] Le Cantal Républicain du 27 août 1916 : https://archives.cantal.fr/ark:16075/1eba9da1c4d26a8cb25f0050568bb1e3.fiche=arko_fiche_5fbfc466278df.moteur=arko_default_5fbfc22f55ae9
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Docteur Sucquet, l'embaumeur oublié (1812-1884)
Le 15 août 1884, les obsèques du docteur Sucquet, « une de nos gloires médicales », furent célébrées en l’église Notre-Dame-aux-Neiges d’Aurillac en présence d’une « foule nombreuse »[1]. Illustre en son temps, son souvenir s’est peu à peu effacé et c’est au hasard d’une recherche que l’on redécouvre aujourd’hui ses travaux. La bibliothèque des Archives départementales, forte de plusieurs milliers d’ouvrages, conserve quelques-unes de ses publications. Le Docteur Sucquet, de son véritable nom Jean-Pierre Boissié, est né rue des Dames à Aurillac, le 6 novembre 1812, fils naturel de Marie Boissié, âgée de 21 ans. Nous ne savons rien de sa jeunesse si ce n’est qu’il semble avoir été adopté. En 1837, il dédicace sa thèse soutenue à la faculté de médecine de Paris sous le nom de Boissié-Sucquet d’Aurillac : « A celle qui m’a servi de mère. Affection d’un fils. B. Sucquet »[2]. Après ses études, il s’installe à Paris et poursuit ses travaux de recherche, tout d’abord dans le domaine de l’hygiène publique. Il travaille ainsi à l’assainissement des eaux ou encore à la conservation des corps dans les écoles de chirurgie. C’est au cours de ces recherches qu’il va s’intéresser au domaine bien particulier de l’embaumement, pour devenir un des fondateurs des techniques modernes appelées aujourd’hui thanatopraxie.
L’embaumement des cadavres est une pratique très ancienne qui perdure jusqu’à nos jours, depuis l’Egypte ancienne et ses momies jusqu’à Lénine, Mao ou encore Kim Il-sung. Elle ne touche ici que des personnages importants dans le but de glorifier le défunt même après sa mort par la conservation et l’exposition de son corps. Néanmoins, au début du XIXe siècle, particulièrement en France, l’embaumement prend un nouveau sens plus intime et plus sentimental. La pratique se démocratise et devient accessible à une nouvelle clientèle bourgeoise désormais plus soucieuse du respect du corps des défunts. On attend désormais de cette pratique qu’elle respecte l’intégrité des corps en donnant à la mort l’apparence d’un sommeil éternel. L’historienne Anne Carrol parle de « passion romantique[3] ». Elle y voit un moment de transition entre les pratiques funéraires d’Ancien Régime, qui n’accordaient que peu d’importance au corps comme à la tombe, à celles du XIXe siècle dans lesquelles la sépulture devient l’élément principal du culte des morts.
Comme nous l’avons vu avec le docteur Sucquet, cette nouvelle pratique sociale rencontre les préoccupations du courant hygiéniste qui travaille à améliorer la conservation des corps. Jusqu’à cette date les pratiques n’ont que peu évolué depuis l’Egypte ancienne. En 1837, Jean-Nicolas Gannal révolutionne l’embaumement par une toute nouvelle technique dont il dépose le brevet. Chimiste et pharmacien de formation, il met au point un procédé basé sur l’injection d’une substance chimique. Il n’y a plus besoin de mutiler les corps, Gannal se contente d’inciser la carotide et d’y injecter 4 à 5 litres d’une solution d’eau distillée, de sulfate d’alumine et d’arsenic. Le procédé Gannal connaît un grand succès, il embaume plus de 2500 personnes en une vingtaine d’années. Mais son esprit d’entreprise et sa volonté de monopole dans un secteur aussi sensible ne vont pas sans provoquer de vives réactions. On lui reproche notamment d’utiliser de l’arsenic, susceptible de dissimuler un crime par empoisonnement. En 1844, Sucquet qui n’est alors que simple médecin du bureau de bienfaisance du 9e arrondissement de Paris, publie un mémoire adressé à l’Académie des sciences et à l’Académie de médecine, dans lequel il présente un nouveau mode d’embaumement sans injection et à base de chlorure de zinc. Une loi du 31 octobre 1846 interdit définitivement l’usage de l’arsenic dans les embaumements. C’est dans ce contexte que l’Académie royale de médecine décide d’opposer les deux hommes. Les 21 et 23 mai 1845, Gannal et Sucquet pratiquent à tour de rôle un embaumement dans des conditions identiques sous les yeux d’une commission ad hoc. Les corps sont ensuite enterrés puis exhumés 14 mois plus tard, le 14 juillet 1846, pour juger de leur état de conservation respectif. Le corps embaumé par Gannal est en pleine putréfaction tandis que celui embaumé par Sucquet est parfaitement conservé. Le rapport de la commission conclut que « le liquide de M. Gannal, sans arsenic, ne conserve plus »[4], tandis que « le liquide dont fait usage M. le docteur Sucquet dans ses embaumements ne contient pas d’arsenic, et la conservation des corps qui en est le résultat est si parfaite, qu’elle ne laisse rien à désirer ».
C’est un véritable succès pour le docteur Sucquet. Reconnu par ses pairs, il est fait chevalier de la Légion d’honneur et lauréat de l’Académie des sciences. Il devient une référence en matière d’embaumement. En 1850, il est ainsi appelé en Angleterre pour embaumer le roi Louis-Philippe Ier et en 1855, à Saint-Pétersbourg pour le tsar Nicolas Ier. Il maîtrise parfaitement son art lorsqu’il publie en 1862 un nouveau traité relatif à la conservation des traits du visage. Sa méthode de conservation à base de chlorure de zinc a fait ses preuves. Il reconnait toutefois que si « pour des hommes de science […] l’éloignement de la décomposition peut constituer tout l’embaumement […] les familles y regardent de plus près ». Il estime que l’embaumement doit être « l’apparence d’un sommeil calme et tranquille. Les traces de la mort doivent disparaitre ». Il présente dans cet ouvrage le résultat de ces dernières recherches permettant de remédier aux altérations de la couleur du visage provoquées par l’utilisation du chlorure de zinc : « l’art de l’embaumement […] devient plus délicat dans ses détails et acquiert un haut degré de perfectionnement ». Si l’Histoire a retenu, le nom de Jean-Nicolas Gannal, inventeur du procédé du même nom, celui de Jean-Pierre Boissié dit Sucquet, est toutefois tombé peu à peu dans l’oubli, même auprès de ses compatriotes aurillacois.
Cotes ADC : 8 BIB 361/12 et 14 ; texte rédigé par Nicolas Laparra
[1] Le Moniteur du Cantal, 16 août 1884 (cote ADC : 2 JOUR 29)
[2] Essai sur l'éducation physique de la première enfance, par Boissié-Sucquet, Paris, 1837 (cote ADC : 4 BIB 92/7)
[3] L’embaumement. Une passion romantique. France, XIXe siècle, Paris, Champ Vallon, coll. « La chose publique », 2015.
[4] https://www.embaumements.com/Rapport%20Sucquet.pdf

I
L'église Saint-Martin de Rouziers, histoire d'une résurrection (1947-1955)
La translation d’une église est un évènement rare dont l’architecte aurillacois Pierre Croizet se voit confier la tâche en 1947. En effet, quelques mois auparavant, le clocher de l’église Saint-Martin s’est en partie effondré sur la sacristie. Cet incident n’est pas une surprise, il était même inéluctable si l’on en juge par le très mauvais état de ce sanctuaire qui durait déjà depuis plusieurs décennies. Dès 1909, Casimir Croizet, père de Pierre, est missionné pour expertiser le bâtiment et son rapport est sans appel : « J’ai examiné très attentivement toutes les parties de la construction et après avoir pris toutes notes et dimensions nécessaires, j’ai constaté que les murs du clocher de la façade principale et une partie des murs de la façade sud sont lézardés et menacent ruines. Ce qui peut entraîner la perte totale de la toiture et des voûtes, lesquels ouvrages sont d’ailleurs en mauvais état dans leur ensemble. […] La dépense totale de cette grosse réparation qui est presque une reconstruction puisqu’il n’y a que les murs de l’abside qui sont bons et peuvent être conservés peut s’élever à environ de 12 à 15000 francs ». En conséquence, le conseil municipal : « Considérant que l’église actuelle menace ruine et qu’il faudrait de gros frais pour la réparer. Considérant qu’elle est mal située à l’extrémité de la commune. Considérant qu’il y aurait avantage pour tous à la déplacer et à la reconstruite au centre de la commune. Est d’avis, à la majorité, de transférer l’église paroissiale pour la reconstruire au centre du village ». Casimir Croizet est chargé d’en établir les plans et devis mais rien ne se passe jusqu’à l’éboulement fatidique de 1946. L’église est désormais irréparable et décision est prise de la déplacer au hameau de la Virade, nouveau centre de la commune, en bordure de la route nationale.
Rouziers compte alors moins de 250 habitants et la commune n’a pas les moyens financiers nécessaires à la construction d’une nouvelle église. De plus, depuis la loi de 1905 de séparation des Eglises et de l’Etat, seules les églises construites avant 1905 sont à la charge des collectivités. Les nouvelles constructions sont des initiatives privées. Pour contourner les difficultés administratives, Pierre Croizet suggère de procéder comme pour l’église du Sacré-Cœur d’Aurillac dont il fut le maître d’œuvre : « vendre le terrain au curé de Rouziers qui bâti son église à son gré et ensuite fait cadeau du tout à la municipalité, qui en assure l’entretien, après avoir accepté le don ». Dans le même temps, la municipalité autorise ledit curé, l’abbé Urbain Sabut, à faire exécuter les travaux de démolition de l’ancienne église et à récupérer les matériaux nécessaires à la construction de la nouvelle, étant entendu que ces travaux seront faits à titre gratuit et sous son entière responsabilité. Le 7 mai 1949, l’abbé Sabut dépose une demande de permis de construire, la direction technique des travaux est assurée par Pierre Croizet, tandis que leur exécution est confiée à M. Baldy, entrepreneur à Leynhac. Le devis descriptif prévoit une « maçonnerie en pierre de taille (pierres récupérées à l’ancienne église et transportées à pied d’œuvre par les habitants de la commune). Arcs en béton armé. Charpente et menuiseries en chêne (bois de charpente et menuiserie provenant de dons des habitants de la commune). Couverture en ardoise de récupération provenant de l’église ancienne ». Comme on peut s’en apercevoir, tout est mis en œuvre pour réduire le coût de la construction. Le devis estimatif établit par l’architecte est très modeste : 1 500 000 francs soit un peu plus de 55 000 euros actuels. Dans ces conditions, malgré l’appel aux dons de l’abbé Sabut, la reconstruction n’aurait pas été possible « si tous les habitants de la petite commune, M. le maire en tête, dans un élan et avec une spontanéité extraordinaire ne s’étaient attelés tous ensemble à la dure besogne. Il a fallu achever de démolir les ruines, trier la pierre, la transporter. […] Un jour l’on a vu trente attelages de bœufs […] : les paysans de Rouziers, l’aiguillon haut, emportaient leur église ».
Le dossier de construction conservé par Pierre Croizet n’apporte malheureusement aucun élément d’information quant au parti architectural retenu pour la reconstruction. Est-ce le choix du seul Pierre Croizet ? A-t-il suivi les volontés de l’abbé Sabut et des habitants de Rouziers ? Est-ce un choix commun contraint par les limites financières et la nécessité de réutiliser les matériaux anciens ? Quoiqu’il en soit, il a été décidé de conserver dans le nouvel édifice le style général de l’ancien. Le plan originel de l’ancienne église romane, très épuré, était constitué par une seule nef, avec un chœur voûté en plein cintre et une abside circulaire. Le plan dessiné par Pierre Croizet s’en inspire mais n’est pas pour autant identique. Il a ainsi ajouté sur l’une des façades latérales les fonts baptismaux, une chapelle et la sacristie. De même, l’ancien clocher se trouvait à l’aplomb de l’arc triomphal, au centre de la nef, tandis que le nouveau clocher, se trouve à l’extrémité nord de l’église, au-dessus de l’entrée. L’architecte a surtout conservé la forme de l’ancien chevet qui faisait toute la personnalité du sanctuaire primitif : « C’est la partie la plus intéressante au point de vue archéologique, et la plus pittoresque aussi. […] Le système de couverture est unique en Auvergne. La corniche de granit est supportée par des corbeaux dont quelques-uns sont décorés de boules ou de rouleaux. Mais cette corniche ne supporte pas directement l’avancée du toit. Une sorte de galerie de bois à clairevoie, l’exhausse d’un mètre environ. Elle est du plus pittoresque effet » . L’intérieur a été traité selon les mêmes principes, certains détails architecturaux ont été conservés : la cuve et les linteaux du baptistère, certaines sculptures ou parties de la corniche…
Il faudra huit ans à Pierre Croizet et au Rouziérois pour mener à terme ce projet et redonner vie à leur église, Monseigneur Marty consacre la nouvelle église Saint-Martin de Rouziers le 21 août 1955.
Cotes ADC : 121 J 274 et 340, 121 Fi 5846-5847, 6429-6435.
Texte rédigé par Nicolas Laparra
1 - Cote ADC : 121 J 274.
2 - Cote ADC : 121 J 340.
3 - La Montagne, 7 décembre 1949.
4 - « L’église romane de Rouziers et son baptistère rustique » par Abel Beaufrère, Revue de la Haute-Auvergne, tome 32, 1947, pages 144-153.

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