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  Reconstruction d'après guerre:

L'exemple du château de Clavières (1944-1952)

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Ce plan, extrait des archives de l’architecte vicois Alphée Delrieu, a été dressé en janvier 1950 pour permettre la reconstruction dite « à l’identique » du château de Clavières, détruit par les Allemands lors des combats de juin 1944. Le 10 juin 1944, l’armée allemande lance une attaque d’envergure contre la Résistance auvergnate. Le réduit du Mont Mouchet (Haute-Loire) est pris d’assaut par des forces ennemies venues de trois directions. Une de ces trois colonnes, composée de 800 à 900 hommes, arrive de Saint-Flour en direction de Clavières. Après avoir en partie détruit le village de Ruynes-en-Margeride, laissant derrière elle le terrible bilan de 26 civils tués ou exécutés, et après avoir incendié les hameaux du Moulin de Ruynes, de la Besseyre des Fabres et de la Brugère, elle se présente à 15 heures à l’entrée du bourg de Clavières. La majorité des habitants ont fui, seuls sont restés les impotents et le curé. Le maire François Broncy, portant son écharpe, un linge blanc à la main, se porte courageusement au-devant des Allemands pour tenter de sauver son village. Il est abattu et, selon toute probabilité, brûlé dans les incendies. Dès lors, les combats s’engagent avec une compagnie de résistants qui ne parvient toutefois pas à stopper l’avancée de la colonne allemande. Celle-ci se scinde en plusieurs groupes qui vont tour à tour incendier les hameaux du Morle, de Masset, de Trailus, des Chazes, de la Grane et de Lalaubie. Les assaillants se retirent à la tombée de la nuit et repartent en direction de Saint-Flour. Ils reviennent dès le lendemain et se présentent en fin de matinée à l’entrée du village de Clavières où le combat reprend pour plusieurs heures. Le bilan humain est très lourd avec 64 cadavres découverts sur le territoire de la commune et ses environs. Les dégâts matériels sont considérables. Au total entre le bourg et les différents hameaux de la commune, 71 maisons et 8 granges isolées sont détruites, portant le nombre de sinistrés à 219. Le village de la Besseyre des Fabres est quant à lui entièrement détruit.
La reconstruction nécessitera plusieurs années. La réparation, pécuniaire et matérielle, des dommages de guerre n'est pas propre à la Seconde Guerre mondiale. Mais avec ce nouveau conflit, l’importance des dégâts est toute autre. Le Cantal, épargné lors des précédentes guerres, est cette-fois ci concerné en plusieurs points de son territoire : Ruynes-en-Margeride et Clavières en premier lieu, mais aussi Chaliers, Murat, le Lioran ou encore Saint-Jacques-des-Blats. Peu après l’armistice du 22 juin 1940, le gouvernement de Vichy met en place la délégation générale à l’équipement national. Elle pose les principes repris ensuite à la Libération par le commissariat général aux dommages de guerre, puis par la direction des dommages de guerre, de 1949 à 1965. Chaque sinistré peut obtenir une indemnisation égale à la valeur totale du bien, déduction faite d'un abattement calculé en fonction de la vétusté de l'édifice, mais à la condition que le projet de reconstruction se fasse « sur place et à l’identique ». Cette procédure permet à l’administration centrale d'accélérer les travaux sur certains édifices et de pouvoir gérer au mieux les coûts, dans une situation économique difficile.

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La reconstruction d’un édifice commence par la demande d’indemnisation, à l’initiative du sinistré. Elle peut se présenter sous la forme d'un dossier qui contient pièces, photographies et plans documentant les dommages. Les services peuvent demander au sinistré des informations complémentaires sur l’édifice, notamment l’expertise d’un architecte de la Reconstruction, ainsi que des devis estimatifs. Une fois le dossier constitué, l’administration centrale procède à un calcul de l’indemnité provisoire. Il s’agit d’une estimation du bien avant le sinistre, généralement calculée sur la valeur du franc de 1939. Cette somme est alors considérée comme le budget provisoire des travaux. Un premier acompte est versé au sinistré pour lui permettre de commencer les opérations. Les architectes agréés par le ministère de la Reconstruction et de l'Urbanisme jouent un rôle central dans l'indemnisation et la réparation des dommages de guerre. Ils sont chargés de l'évaluation des dommages, de l'élaboration d'un projet de reconstruction, puis de la supervision des travaux. Les archives d’Alphée Delrieu contiennent un grand nombre de ses dossiers en collaboration, ou à la suite, de l’architecte sanflorain Pierre Sadoul : 23 dossiers papier et plus de 200 plans relatifs à une centaine de reconstructions. C’est une source de première importance pour l’histoire de la reconstruction de ces villages qui reste à écrire.

Alphée Delrieu est chargé d’établir les plans et devis de « reconstruction à l’identique » du château de Clavières et de ses dépendances. Le château est considéré comme partiellement détruit et gravement endommagé avec seulement 50 % de la maçonnerie réutilisable. L’architecte évalue le dommage en valeur 1939, à 1 400 181 francs. La loi du 28 octobre 1946 prévoit une reconstruction « sur place et à l'identique » mais il est possible, par dérogation, de vendre ou de transférer les créances vers d'autres affectations. Les consorts Rolland, propriétaires, ne souhaitent pas reconstruire ce château qu’ils n’occupaient que trois mois par an. Ils demandent et obtiennent, en 1952, l’autorisation de transfert de l’indemnité en vue de la construction d’un immeuble à usage d’habitation et de commerce à Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis). Et ce malgré l’opposition du conseil municipal et du maire, Jean Hugon, qui considèrent « que la disparition du château diminue de beaucoup la valeur touristique et dégrade énormément le bourg de Clavières » et que ce serait un « non-sens économique de payer très cher sa démolition ». Pour l’anecdote, le Cantal a compté deux châteaux dit de « Clavières », dont celui de Clavières-Ayrens, lui aussi détruit par un incendie en 1936, mais cette fois-ci causé par la foudre. 

 

  Cote ADC : 113 Fi 2005, 22 W 6

Sources : Eugène Martres, Le Cantal de 1939 à 1945. Les troupes allemandes à travers le Massif central, Ed. de Borée 1993 et Villages martyrs de la Margeride : Clavières, Paulhac, Ruynes : juin 1944 / éd. établie par Jean Favier. Association du Musée de la Résistance d'Anterrieux, 2011

Document rédigé par Nicolas LAPARRA                                                                                    

                                                                                                                                            
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  Des anarchistes à Saint-Flour ?

L'affaire des lettres de menace et des croix du Calvaire - 1882

2022 09 01

                                                                                                                                

En ce mois de novembre 1882, une étrange affaire vient troubler la tranquillité de la paisible ville de Saint-Flour. Plusieurs personnalités de la ville, plus précisément, l’évêque, le maire et M. Baduel, juge au tribunal, ont reçu des lettres anonymes les menaçant de mort s’ils ne répondaient pas favorablement à une demande de rançon, formulée dans les termes suivants. « Tout dans le sang. Si vous ne déposez pas 500 francs au Calvaire de Saint-Flour dans un porte-monnaie, dans un buisson situé entre deux grands rochers les plus près de l’église du côté des stations et dont une croix touche un de ces deux rochers, avant le 5, votre mort sera décidée ainsi que l’incendie de votre palais. Ne mettez personne au calvaire pour veiller car il sera probablement tué. Je vous salue en attendant le dénouement. Le Président du Comité exécutif. L.C. Vive la révolution sociale ». Les lettres anonymes originales n’ayant pas été conservées, c’est à travers le brouillon d’une missive confidentielle, adressée par le sous-préfet au préfet du Cantal et datée du 4 novembre, que leur contenu est parvenu jusqu’à nous.

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On apprend dans cette même lettre que les autorités comme les victimes ne prennent pas ces menaces très au sérieux et ne voient « dans cette affaire qu’une plaisanterie de mauvais goût ». Le sous-préfet souhaite toutefois prendre des mesures visant à prévenir l’envoi de nouvelles lettres afin d’éviter que l’affaire ne s’ébruite : « Il serait à craindre en effet que le secret dont nous nous appliquons à entourer les faits […] ne fut trahi par les nouvelles personnes menacées. […] La population qui les ignore et qui, me dit-on, est fort impressionnée par la lecture des faits analogues qui se sont produits ailleurs serait dans un état de fièvre, d’attente et de panique qu’il importe d’éviter ». Le sous-préfet fait ici référence aux attentats dits de la « Bande noire », nom donné à différentes organisations ouvrières d'inspiration anarchiste de Montceau-les-Mines (Saône-et-Loire). Les premières actions de la Bande noire se déroulent à l’été 1882 et sont marquées par un anticléricalisme radical : saccage et incendie d’une chapelle, dynamitage de calvaires et de croix, lettres de menaces. Bien que ciblant principalement des symboles religieux, l'organisation semble être tout de même motivée par des idées libertaires et anticapitalistes.

Pour ce faire, le sous-préfet souhaite mettre en place une surveillance de la boîte aux lettres de la poste de Saint-Flour, boîte à partir de laquelle ont été envoyées les trois premières lettres, soit en plaçant pendant quelques jours un agent de police à l’intérieur du bureau de poste, soit en ordonnant à un employé des Postes de retirer les lettres postées de nuit au fur et à mesure de leur dépôt afin d’appréhender sur le fait leur auteur. Il est aussi décidé de placer deux gendarmes dans la chapelle du Calvaire dans l’éventualité où l’auteur des menaces viendrait vérifier le paiement de la rançon. Mais toutes ces mesures ne serviront à rien car l’affaire prend rapidement une autre tournure. Dans la nuit du 8 au 9 novembre plusieurs croix du Calvaire, douze sur quatorze, sont arrachées et portées quelques mètres plus loin. De nouvelles lettres de menaces, écrites de la même main, sont adressées à l’évêque et au directeur du petit séminaire : « Vous ne vous êtes point encore exécutés, faites-le dans un délai de deux jours où tout brûle. Tout par le sang, vive la révolution sociale ». Méfiant, l’auteur a pris la précaution de changer de boîte aux lettres en délaissant la « grande poste » pour « les boîtes de ville », déjouant ainsi la surveillance de la police. Le sous-préfet ne voit dans le renversement des croix qu’un signe de « mécontentement de ne pas trouver à l’endroit fixé le porte-monnaie qu’ils espéraient y voir » et non « le signe d’un prochain mouvement anarchiste dans l’arrondissement de Saint-Flour. C’est donc ailleurs qu’il faut chercher, je crois, les motifs […] dans un besoin pressant d’argent, une rancune personnelle, ou même le simple désir de faire parler de Saint-Flour ». Une enquête est ouverte par le juge d’instruction mais ne produit aucun résultat précis. Dans l’attente, les croix sont replacées et la surveillance des deux gendarmes aux abords du Calvaire reprise jusqu’à nouvel ordre.

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Toutes ces précautions ne peuvent cependant empêcher l’ébruitement de l’affaire. En effet, dès le 10 novembre, le journal La République Libérale propose un article intitulé « Les anarchistes à Saint-Flour » dans lequel est relaté avec toute exactitude le déroulé des faits. Pour ce journal de tendance républicaine, il ne faut pas exagérer le danger de ces menaces qui sont attribuées à des « individus qui aiment le désordre, s’adonnent à la paresse et se livrent à la débauche », voulant imiter les « exploits récents des anarchistes » dans le but « de faire peur aux bourgeois et aux curés ». Ce n’est pas l’opinion du Moniteur du Cantal, journal de tendance antirépublicaine, qui lui aussi évoque l’affaire dans son édition du 11 novembre : le rédacteur y voit plutôt l’œuvre des anarchistes et socialistes de Montceau-les-Mines qui « ont, paraît-il, des affiliés à Saint-Flour ». Plaisanterie de mauvais goût inspirée par les évènements de Montceau-les-Mines ou véritable action anarchiste ? Il est impossible de l’affirmer avec certitude à la lecture des documents qui ont été conservés.

Dans son rapport destiné au préfet le 12 novembre, le sous-préfet écrit : « pas de faits nouveaux si ce n’est une nouvelle lettre de menaces adressée à l’imprimeur de l’Impartial. Instruction n’a pas encore abouti. Surveillance exercée cette nuit sans résultat ». La dernière pièce de ce dossier est un brouillon de lettre du sous-préfet au préfet en date du 16 novembre dans lequel il regrette que l’administration des Postes refuse de laisser surveiller les boîtes aux lettres de la ville et que, dans ces conditions, il lui semble impossible de saisir l’auteur des menaces sur le fait. Le juge d’instruction se tourne quant à lui vers une tout autre piste puisque d’après le sous-préfet, il « croit qu’il arrivera à découvrir l’auteur de ces lettres. Et a l’intention d’aller saisir les copies des élèves des divers séminaires de la ville. Il croit d’après certains indices que les lettres viennent de là ». Il semble toutefois que les coupables n’aient jamais été retrouvés et que l’affaire s’en soit tenue à ces quelques péripéties.

 

  Cote ADC : 3 Z 46 - 15 JOUR 1 - 2 JOUR 27

Document rédigé par Nicolas LAPARRA                                                                                    

                                                                                                                                            
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 Pétain face à l'opinion cantalienne : les débats autour d'une visite

(5 et 6 septembre 1943) 

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11 novembre 1942, invasion de la zone Sud. Cette date marque aussi pour le Cantal l’arrivée des troupes allemandes dans le département et l’installation d’un nouveau préfet : Roger Homo. Nommé le jour précédent, il se distingue par son anticommunisme, son antisémitisme et entre en lutte ouverte contre la résistance.
Le régime de Vichy, depuis le 10 juillet 1940, s’efforce de maintenir l’ordre. Ce régime antirépublicain, antidémocratique, passéiste fonde sa politique sur une devise « Travail, Famille, Patrie ».
Les restrictions, privations, suspicions, commencent à peser sur les Cantaliens ; l’opinion publique prend ses distances avec la politique de Pétain et de Laval.
C’est dans cette atmosphère que le Maréchal, après plusieurs invitations, promet de venir dans le département. Le voyage, préparé avec soin, est fixé aux 5 et 6 septembre 1943.

2022 06 02Le programme est chargé. Tout d’abord, à Aurillac, visite de la Préfecture, messe basse à Saint-Géraud, visite de l’Ecole de laiterie et réception à la mairie. Le lendemain, visite de Saint-Flour, d’Allanche, d’un buron à Ségur-les-Villas et d’une laiterie à Saignes, avant son retour à Vichy.
La liste de la délégation indique que de nombreuses personnalités font partie du voyage, dont entre autres Max Bonnafos, ministre secrétaire d’Etat à l’agriculture et au ravitaillement ; René Bousquet, conseiller d’Etat et secrétaire général de la Police. 16 journalistes participent également au déplacement.
Le préfet Homo, fervent pétainiste, lance plusieurs appels à la population par voie de presse et d’affiche. Il enjoint les Cantaliens à venir acclamer le « Vainqueur de Verdun ».

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Les invitations aux maires et aux présidents de Délégations spéciales sont envoyées le 30 août 1943 : « Faites-moi donc le grand plaisir de vous trouver tous réunis à la Préfecture, le dimanche 5 septembre 1943, à 9h précises du matin. Je vous présenterai au Maréchal ».
Les légionnaires de la Légion française des combattants sont appelés à « être au 1er rang pour accueillir et acclamer leur chef vénéré…témoigner fermement leur attachement et leur fidélité ».
Malgré tous ces appels, la population cantalienne reste peu enjouée à recevoir le Maréchal. Le contrôle postal relève sur 295 allusions à la visite que 130 sont enthousiastes, 146 indifférentes, 15 redoutent de la tiédeur et 4 se montrent hostiles.
La correspondance laisse aussi transparaitre cette froideur : « le temps a coulé, les désillusions, les rancœurs se sont accumulées, la propagande étrangère a distillé son venin et la personnalité du Maréchal respectée par elle jusqu’à l’année dernière n’est plus à l’abri maintenant de ses coups d’épingle et même de butoir…à tort ou à raison on lui reproche beaucoup de choses et l’enthousiasme qu’il suscite n’est plus de commande ».
Finalement, la veille, le voyage est annulé avec pour excuse officielle, les bombardements survenus en région parisienne. Mais le peu d’enthousiasme des Cantaliens à la venue du Maréchal, ainsi que des divergences entre la corporation agricole et l’entourage de Pétain sur différentes questions ne laissent que peu de doutes sur les vraies raisons de cette annulation. Pétain et Laval avaient, entre autres, refusé à Pourtier et Laurens, les deux syndics nationaux, d’exempter les agriculteurs de la classe 1942 du STO.


Le 4 septembre 1943, le préfet Homo adresse au Maréchal sa peine et, malgré tout celle de ses administrés après l’annulation du voyage, lui rappelant que c’est la troisième fois que le chef de l’Etat reporte sa visite dans le Cantal.
En réponse, le 27 septembre, le Maréchal clame son attachement au département : « J’ai toujours aimé cette terre Auvergnate, sa race rude et indépendante… j’allais lui redire mon affection ».
En remplacement, il recevra avec Laval, à Vichy le 9 novembre 1943, une délégation de 26 représentants pétainistes cantaliens.

2022 06 07

  Cote ADC : 1 W 93

Document rédigé par Laure BARBET

Source : Le Cantal de 1939 à 1945, les troupes Allemandes à travers le Massif central, Eugène Martres, 1993.

                                                                                    

                                                                                                                                            
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 L'exil des Républicains espagnols dans le Cantal : itinéraire de la famille Raurich-Farnos

(grands-parents maternels d'Éric Cantona)

                                                                                                                                

Le 26 janvier 1939, la ville de Barcelone est prise par les troupes du Général Franco. Deux jours plus tard, la France ouvre la frontière aux personnes fuyant la victoire des nationalistes. Près de 450 000 Espagnols quittent le pays ; la Retirada, retraite en Castillan, est l’une des plus importantes vagues de réfugiés.

Pédro Raurich Ventura et sa femme Francesca Farnos Treig, font partie de ces réfugiés. Le 7 ou 9 février 1939, ils passent la frontière à Cerbère. Le couple est tout d’abord interné, comme beaucoup de leurs compatriotes, dans le camp de Saint-Cyprien, puis dans celui d’Argelès-sur-Mer. Ces deux camps, comme celui du Barcarès, sont créés dans la plus grande improvisation directement sur les plages par les autorités. De nombreux autres camps d’internement ouvrent entre 1939 et 1941, à Rivesaltes, Septfonds, Vernet, Gurs etc.

Les conditions de vie y sont catastrophiques, les réfugiés sont sans cesse déplacés. La priorité, pour eux, est de sortir de cet univers d’enfermement. Quatre possibilités s’offrent à eux : le retour en Espagne ; une nouvelle émigration, notamment au Mexique, qui accueille les Républicains dès février 1939 ; l’engagement militaire ou l’embauche extérieure.

Sans tarder, le gouvernement français réagit. Une circulaire du ministère de l’Intérieur du 5 mai 1939 incite à employer les nouveaux venus, arguant qu’il s’agit de « transformer cette masse inorganisée et passive que constituent ces réfugiés en éléments utiles à la collectivité nationale ». Aussi dès le début du mois, des propriétaires du Midi recrutent des ouvriers agricoles dans les camps. Dans le même temps, des déplacements collectifs de réfugiés s’effectuent dans le cadre des camps de travailleurs étrangers (CET) qui deviennent, en septembre 1940, des groupes de travailleurs étrangers (GTE). Les réfugiés y sont affectés pour des grands travaux de défense nationale, à l’aménagement de certains camps militaires, mais aussi employés dans l’aéronautique, le génie, les eaux et forêts. Les entreprises vont puiser directement dans ces camps la main d’œuvre dont elles ont besoin, tel que les houillères de Decazeville ou bien encore l’entreprise Ballot, qui demande l’autorisation au Préfet du Cantal de faire venir 118 Espagnols pour la construction du barrage de l’Aigle.

2022 07 01

Pédro Raurich est quant à lui affecté avec 39 autres Espagnols à la construction du barrage hydroélectrique de Saint-Etienne-Cantalès. Maçon, il est transféré dans le Cantal pour travailler dans l’entreprise André Borie, le 11 février 1940. Il est incorporé au 401e GTE basé à Laroquebrou, employant majoritairement des travailleurs espagnols.

Au 1er octobre 1942, le Cantal totalise 1218 internés, surtout espagnols et polonais, répartis en quatre camps : le 401e GTE de Laroquebrou pour la construction du barrage de Saint-Etienne-Cantalès ; le 417e à Aurillac où les travailleurs sont affectés au bucheronnage, à l’agriculture, aux mines et à l’industrie ; les 431e et 864e GTE à Mauriac pour la construction du barrage de l’Aigle. Ces nombreux travailleurs participeront de manière active à la Résistance durant les années d’Occupation. Ainsi, au barrage de l’Aigle, un groupe de 75 Espagnols fera partie de l’organisation de résistance de l’armée (ORA).

Par ailleurs, Francesca Treig, restée à Argelès, obtient l’autorisation du Préfet du Cantal de rejoindre son mari au mois de mars 1940. Le regroupement familial est en effet consenti si les ressources du couple sont suffisantes :  Pedro Raurich ne résidant alors plus en cantonnement mais louant un appartement à Laroquebrou, il peut désormais accueillir son épouse. Ils déménagent par la suite à Saint-Gérons, puis à Saint-Etienne-Cantalès.

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C’est au cours de ce séjour dans le Cantal que naissent trois de leurs quatre filles : Olga, Léonor (qui donnera naissance à Eric Cantona) et Neves.  

2022 07 04

Le 23 mars 1945, Pédro est, comme de nombreux réfugiés, élargi par la Commission départementale de libération des travailleurs.

2022 07 05

Il part alors avec sa famille s’installer à Marseille au cours des mois suivants.

 

  Cote ADC : 1 W 229-1, 1 W 229-2 et 3 SC 7529

Document rédigé par Laure BARBET

Sources : 

Le Cantal de 1939 à 1945, les troupes Allemandes à travers le Massif central, Eugène Martres, 1993. 

L’exil des Républicains espagnols en France, de la Guerre civile à la mort de Franco, Geneviève Dreyfus-Armand, 1999.

                                                                                    

                                                                                                                                            
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 Le système métrique dans le Cantal par Jean-Baptiste Franiatte [vers 1800]

                                                                                                                                2022 05 01

Jean-Baptiste Franiatte, expert géomètre de la ville d’Aurillac et commissaire pour les poids et mesures du département du Cantal, est à l’origine d’une des premières tentatives de réalisation d’un tableau de concordance entre les anciennes mesures héritées de l’Ancien Régime et le système métrique mis en place par la Révolution. En 1789, il n’existe aucun système de mesure unifié entre les diverses régions de France. L’étalonnage des poids et mesures est alors octroyé au roi, et on dénombre dans le royaume plus de 800 unités de mesure différentes. Certaines sont liées à la morphologie du corps (pouce, doigt, poignée, brassée, pied, pas), d’autres au travail (hommée, fauchée, journal), d’autres encore au transport (ânée, charge, sac, tonneau). La complexité vient aussi de ce qu’une même dénomination, le pied, par exemple, correspond à une vingtaine de longueurs différentes selon les lieux et les corps de métier. Ainsi dans le Cantal, pour les mesures agraires, on utilise la sétérée, le journal ou la cartelée, mais tandis que la sétérée d’Aurillac vaut 17,83 ares (ou 1783 m2), celle de Maurs vaut 32,10 ares (ou 3210 m2). Et il en va de même pour l’ensemble des unités de mesure de distance, de longueur, de surface ou de poids. Une même dénomination peut recouvrir des réalités très différentes selon les localités.

Un tel système, source de confusions et d’embarras, constitue une entrave au commerce et à l’industrie dont l’essor réclame un système unifié. Sous l’Ancien Régime, plusieurs tentatives de simplification et d’uniformisation avaient déjà été faites, malheureusement sans succès, et la réforme des poids et mesures reste une des revendications les plus fréquemment exprimées dans les cahiers de doléances. « Un roi, une loi ; un poids et une mesure » est bien une des doléances inscrites à l’ordre des États généraux de 1789. L’abolition des privilèges ouvre la voie à une réforme enfin possible. Le roi n’étant plus à l’origine de l’étalonnage, il s’agit de trouver dans la nature « une mesure universelle et invariable, reproductible et vérifiable partout et toujours » (Talleyrand). Le 26 mars 1791, le choix du quart du méridien terrestre comme unité universelle et naturelle est fait sur la recommandation de Condorcet et de l’Académie des sciences, car cette mesure « ne renferme rien ni d'arbitraire, ni de particulier à la situation d'aucun peuple sur le globe ». La naissance du mètre – dont la longueur est établie comme « égale à la dix millionième partie du quart du méridien terrestre » – est officialisée par le décret du 1er août 1793, « qui établit pour toute la République la même uniformité dans les poids et mesures ». Ce premier décret est complété par celui du 18 germinal an III (7 avril 1795) qui institue le système métrique décimal. Il s’agit d’une véritable révolution dans le calcul des surfaces et des volumes. L’unité de mesure de base étant déterminée, il suffit désormais d’établir toutes les unités de mesure qui en découlent : le mètre carré, le mètre cube, le litre, le gramme… Ce décret supprime et interdit toute autre unité de mesure. Toutefois, on imagine aisément que la mise en pratique du système métrique n’a pu se faire en quelques mois ou même quelques années. Il est impossible d’abolir des siècles de pratiques et d’habitudes en si peu de temps. A l’heure de l’euro, certains de nos compatriotes parlent toujours en anciens francs alors qu’ils n’ont plus cours depuis plus de 60 ans ! Ce document n’est pas daté mais il est dit « présenté au citoyen Riou Préfet du Cantal ». Il s’agit du premier préfet du Cantal en poste depuis le 11 ventôse an VIII (2 mars 1800). On sait aussi que le même Franiatte est l’auteur du Tableaux des anciens poids et mesures en usage dans la ci-devant Haute-Auvergne comparés aux poids et mesures du nouveau système métrique publié en 1802. On peut donc raisonnablement dater ce document de la période 1800-1801, soit près de 5 ans après l’interdiction des anciennes unités de mesure.

                                                                                                                    2022 05 02

Par son travail, Jean-Baptiste Franiatte fait œuvre de vulgarisation. Il se propose de donner « un rapport réciproque des mesures anciennes et nouvelles, avec différents moyens de les comparer les unes aux autres ». Les unités de mesure ne portent pas encore toutes les dénominations actuelles. Il utilise le mètre, le mètre carré et le mètre cube, le kilogramme ou « nouvelle livre » mais aussi la « lieue républicaine », la « perche républicaine » ou encore la pinte et le boisseau. Mais là n’est pas l’essentiel, la véritable révolution est qu’il s’agit bien désormais d’un système décimal unifié. Franiatte établit un tableau de concordance entre toutes les mesures dites « anciennes » et les mesures dites « républicaines ». L’aune de 44 pouces, mesure de longueur utilisée dans le canton d’Aurillac, vaut désormais 1,191 mètres et à l’inverse le mètre vaut 0,839576 aunes de 44 pouces. Pour bien se faire comprendre, il donne en exemples plusieurs cas pratiques de conversion : « On demande combien font 100 mètres linaires en aune de 44 pouces. Multipliez par 100 le nombre 0,839576 (rapport du mètre à l’aune). Séparez ensuite les six derniers chiffres vers la droite par une virgule, parce que le multiplicande a six décimales, et vous trouverez que le résultat de la multiplication donne 83 aunes 957600, c'est-à-dire 83 aunes 96 centièmes en négligeant les quatre derniers chiffres et en augmentant d’une unité la décimale précédente ». Pour Jean-Baptiste Franiatte c’est un « moyen simple de convertir en fractions anciennes, les fractions décimales ». Autre exemple « Le kilogramme ou livre républicaine fait en livres anciennes de 16 onces, 2,042877 livres. Si l’on veut savoir combien d’onces font ces fractions décimales, on les multiplie par 16 et l’on trouve 0,686032 once. Ces fractions ne contenant pas d’onces, comme l’on voit, on cherche combien de gros elles contiennent, et l’once étant composé de 8 gros, on les multiplie par 8 qui donnent 5,488256 gros : il faut multiplier les fractions décimales des gros pour trouver combien de grains elles contiennent, et le gros étant composé de 72 grains, l’on multipliera 488256 par 72, pour trouver 25,154432 grains. Par conséquent le kilogramme ou nouvelle livre vaut 2 livres 5 gros 35 grains 15 centièmes de grain » et tout cela sans calculatrice ! Je vous laisse seuls juges de la simplicité du procédé.

Cotes ADC : 3 Z 16

Document rédigé par Nicolas Laparra

Sources : Christiane DOUYÈRE-DEMEULENAERE, « Le système métrique décimal », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 20 avril 2022. URL : http://histoire-image.org/fr/etudes/systeme-metrique-decimal

                                                                                    

                                                                                                                                            
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